Description

Mais aussi avec bien d'autres moyens de transport parfois des plus surprenants... Le 1er juillet 2010, je pars de Bretagne à vélo. Arrivé au Maroc, je traverse l'océan Atlantique en voilier-stop. Je passe ensuite un an et demi en Amérique du sud. Puis d'avril 2012 à septembre 2013, je traverse l'océan Pacifique en voilier. Enfin, en mars 2014, je reprends le vélo pour rentrer en France depuis Bangkok, en suivant la route de la soie à travers la Chine et l'Asie Centrale...

mercredi 2 novembre 2011

Rio Huallaga et communidad de Lagunas



Après quinze jours passés à Tarapoto, je reprends la direction de la selva. Aucune route ne dessert Iquitos, la capitale du Loreto, qui compte pourtant 370 000 habitants. Le seul moyen de se rendre dans cette ville, autrement que par les airs, est de prendre un bateau à Yurimaguas, pour descendre le rio Huallaga. J'achète un billet (à 7 euros) pour Lagunas, une communidad située à environ 200 kilomètres de là, soit à onze heures de navigation ! Ce village est limitrophe de la Réserve Nationale Pacaya-Samiria, la seconde du Pérou en superficie. Je me dis que c'est sans doute un bon point de départ si je décidais de m'aventurer dans la forêt. En arrivant au port, j'apprends qu'il n'y a pas de départ avant le lendemain matin. On me conseille d'aller m'acheter un hammac et de m'installer sur le pont pour y passer la nuit. Le jour suivant, le Romantico II quitte le petit port de Yurimaguas. Sa cale est remplie de provisions en tout genre et, sur le pont intermédiaire, a poussé une forêt de hammacs. Ces embarcations à fond plat, sont l'unique moyen de transport de la région, tant pour les hommes, pour les animaux, que pour toutes sortes d'outils et de matériaux. Ce sont de véritables petites Arches de Noé, qui assurent l'approvisionement de toutes les petites communidades, implantées le long de la rivière. Le chargement et le déchargement sont de vrais spectacles. Pour ma part, je suis presque tout seul sur le pont supérieur, à coté de la cabine du Capitaine, d'où je jouis d'une grande tranquilité et d'une relative fraicheur. Alongé au-dessus des flots, je vois s'éloigner les derniers reliefs andins, puis défiler les rives boisées de la rivière. J'aborde un paysage nouveau de mon voyage. La selva est dense à perte de vue. Et la platitude de la géographie la donne à voir comme une immense mer verte aux dimensions infinies, agrémentée par les vagues de quelques arbres sur-dimensionés. Malgré la pollution certaine des eaux, qui servent généralement d'égout, les animaux sont encore nombreux. Je vois quelques dauphins d'eau douce et des oiseaux de toutes sortes. Au milieu du rio, la qualité de la lumière est vraiment exceptionelle. Au fil des heures se décline toute une palette de tons pastels, qui se reflètent dans les eaux, avant de mourir, le soir venu, dans des rouges flamboyants. Baigné par la chaleur hummide de cet immense hammam naturel, je comprends que j'ai pénétré dans un monde nouveau : la forêt amazonienne.







A bord du bateau, il n'y a que trois autres occidentaux, deux Canadiennes et un Américain, qui travaillent actuellement dans une O.N.G. à Tarapoto. Ils prennent quelques jours de vacances pour aller faire un tour dans la selva. Les quatre-vingt autres passagers sont tous des locaux qui regagnent leurs pueblos, après quelques jours en ville. Maintenant que je voyage à nouveau seul, je suis en pleine immersion linguistique et ce tour en bateau est l'occasion idéale pour pratiquer mon mauvais Espagnol. Depuis que je suis au Pérou, je trouve les gens particulièrement aimables, mais en Amazonie, ils sont tellement gentils, qu'en bon occidental, cela me parrait parfois presque suspect : " Mais qu'est.ce qu'ils me veulent ? " Rien, c'est simplement comme ca, ici, les relations entre humains. Les codes sont très différents. Les gens sont francs, directs, sans aucun faux semblants et sans manières apprétées. Au début, c'est persque intrusif, ces regards persistants. Puis, on s'habitue, car il n'y a pas de mal. Un étranger, il est différent, alors on le regarde avec attention, de manière soutenue. Ce n'est pas pour le géner, c'est juste de la curiosité.







Sur le pont, je rencontre José. Il habite Lagunas et il est guide dans la réserve Pacaya-Samiria. Il m'invite à une fête organisée le lendemain soir chez Manuel, son boss. Je fais aussi la connaissance de Paulo-Armando, un negocio, venu à Yurimaguas pour acheter une quarantaine de poulets, qu'il compte revendre à Lagunas, où il tient son commerce. Il a le type indien et je lui demande s'il connait ses origines ethniques, s'il parle une autre langue que l'Espagnol. En riant, il me répond que non : " A Lagunas, nous sommes des civilisés ! Nous avons de l'éducation ! Nous ne sommes pas des sauvages de la forêt avec des plumes sur la tête ! ". Dans nombre des petits villages de la selva, beaucoup de gens aspirent à un mode de vie occidental, souvent au mépris de leur culture d'origine. En anthropologie, ces populations sont qualifiées de métisse, culturellement parlant. La défense de l'indianité se trouve généralement chez les gens les plus cultivés, au sens occidental du terme. C'est comme si les personnes les plus éloignées de leurs racines, ressentaitent, plus que les autres, le besoin identitaire comme une urgence à défendre leur culture d'origine en voie de disparition. Les autres souhaitent le plus souvent se tourner vers la modernité, sans avoir conscience de la perte culturelle que cela engendre.







A Lagunas, il n'y a l'électricité que depuis quelques années seulement. Elle est produite par un générateur qui marche au pétrol et elle n'est disponible que quelques heures chaque soir. Avec elle, sont apparus dans chaque foyer, télévision et téléphone portable. Pour ce qui est d'internet, la seule possibilité se trouve, pour l'instant, dans une boutique où il y a quatre vieux ordinateurs et une connection extrèmement mauvaise. Mais quelques heures de télévision chaque soir, avec ses images de paradis artificiels, présentés dans les publicitées, les novelas et les jeux stupides, suffisent à créer de nouvelles aspirations. Les images difusées d'un Pérou imaginaire, qui aurait un mode de vie à l'Américaine et oú tout le monde aurait la peau claire, sont sans aucun rapport avec la réalité de la plupart des Péruvien. Mais qu'importe la schizophrénie, elles attirent irrésistiblement tout un potentiel de comsommateurs dans la grande machine capitaliste, toujours en quête de croissance. Il est regrétable que le développement commence toujours avec les choses les plus néfastes du monde dit civilisé. Et tous ces gens se soucient peu des contingences environementales. Ici, la forêt recule chaque jour davantage mais les population qui l'habitent la considère encore comme une source inépuisable de richesse. Bref, on est mal barré !







J'arrive à Lagunas à la nuit tombée et trouve une chambre chez une habitante. Au matin, je découvre le village. Il se compose d'une rue principale sur laquelle débouchent quelques pistes en terre, envahie par les herbes. Au milieu d'un champs, une immense place centrale en construction préfigure le futur centre de l'aglomération. Apparement, on envisage les choses en grand. Le projet de route jusqu'à Iquitos se précise et celle-ci devrait passer par ici. Mais pour l'instant, il n'y a que quelques constructions en bois, éparses le long du maillage planifié. Les bâtiments se construisent tous de la même facon. On commence par faire un haut-vent, puis on met quelques planches pour délimiter un intérieur. Quand on a plus d'argent, on remplace le rideau par une porte d'entrée, puis quelques cloisons intérieures, en fonction des besoins. Avec le temps, à la place des cloisons en bois, on construit des murs en béton, l'un après l'autre, en commencant par celui de la facade principale. Quand tous les murs sont finis, après quelques années, on se fait un sol en ciment, puis un beau toît en tole ondulée. Aujourd'hui, avec ces facades qui flottent parfois dans le néant, le village ressemble à un décor de cinéma pour weterns. Cette esquisse urbaine n'est pas sans un certain charme. Les bâtiments justifient leurs fonctions par des représentations symboliques réduites à l'essentiel ; un haut  -vent avec trois bancs et un vieux agenouillé devant un pupître suffisent à comprendre :  ah, voilà l'église ! Je prends plein de photos car je sais que dans 20 ans, ce petit village n'aura plus rien à voir. Ce sera certainement une ville de la taille actuelle de Tarapoto. Pour l'instant,  On a l'illusion, qu'ici, tout serait possible et c'est bien le danger. J'ai le sentiment de me retrouver à l'époque de Buffalo-Bill, sauf qu'ici, il faudrait appeler la colonisation de la forêt, la conquète du Far-East ! Et, les colons sont des indiens, qu'on appelle oficiellement " civilisés ", car coupés depuis plusieurs générations de leurs racines. Dans ce contexte expansioniste, à part les grands parques nationaux, il est illusoire de croire qu'il va encore rester un peu de forêt amazonienne pour la génération à venir. Je vous le dis, on est mal barré !










Le soir, je vais à la fête chez Manuel. Il recoit, dans sa maison et pour une durée de 24 heures, l'Icône del Señor de los Milagros, très vénérée au Pérou. Dans chaque ville, il y a une reproduction de l'originale qui siège à Lima. Durant tout le mois d'octobre, les habitants se relaient pour acceuillir l'image sainte chez eux et l'honnorer en faisant la fête. Les reproductions sont de différentes qualités. Ici, c'est une simple photocopie couleur, mais qu'importe ! Nous sommes le 31 octobre et c'est le dernier jour où le Seigneur des Miracles est célébré. Alors on a décoré les lieux à ses couleurs, violet et blanc, et c'est bien le principal. A la tombée du jour, un prêtre vient faire son office, puis deux tambours et une flute vont jouer pendant 24 heures, sans s'arrêter ! Tout le village est invité. Comme il n'y a pas assez de places à l'intérieur de la maison, on a aussi disposé des bancs dans la rue. Tout le monde vient danser, un pas en avant, un pas en arrière, devant l'Icône, au son rythmé des tambours. Et puis on boit beaucoup d'alcool, de fabrication " maison ". Il s'agit d'une sorte de bière, fait à partir de canne à sucre et de manioc maché, puis recraché dans de grands tonneaux, ce qui assure une fermentation efficace ! La préparation est un peu ragoutante mais il est tout à fait incorrect de refuser un verre, alors, à partir du troisième, on fait abstraction ! A tour de rôle, chacun doit faire tourner la bouteille, servant l'un après l'autre tous les invités, qui doivent boire un grand bol, cul sec. Le dernier prenant la place du serveur, les bouteilles tournent ainsi sans discontinuité, pendant 24 heures, le temps de vider les 600 littres de préparation ! Au milieu de la nuit, tout le monde est bien chaud. Ca danse, ca boit, ca fume, ca rigole, avant de finir par rouler sous la table. C'est pour le moins une réappropriation originale, mais sincère, du culte catholique !









Le jour suivant, Paulo-Armando me recoit chez lui, une barraque faite de quatre planches, avec un sol en terre battue. Il a acheté ce terrain de 130 m2, sur " l'avenue principale de la ville ", il y a trois ans pour la modique somme de 150 euros ! Il me fait aussi visiter son campo, situé à 4 kilomètres de la place centrale. C'est un bout de forêt tropicale, de 64 hectares, qu'il a acheté il y a six ans, 500 euros ! Il compte y construire un complexe hotelier pour les touristes, qu'il espère de plus en plus nombreux, à venir visiter la réserve. Je lui dit qu'il a intérêt à réaliser son projet dans le respect de l'environnement car c'est l'avenir et  c'est seulement ainsi qu'il aura des clients... A côté de son terrain, il me montre un champs : "Avant, les avions colombiens aterrissaient ici pour faire le traffic de cocaïne ". De nombreuses personnes du village travaillaient alors dans la culture de la coca et dans sa transformation en base... Au retour, sa femme me demande : " Alors, ca te plait Lagunas ? C'est une grande ville ! " Je réponds : " Oui, c'est une grande et très jolie ville. Mais il n'y a pas d'école ou bien c'est les vacances, car je vois pleins d'enfants partout qui jouent dans la rue ? " " Si, il y a une école mais en ce moment, elle est fermée. Les professeurs sont en grève car ils attendent de recevoir plusieurs mois de salaires en retard de la part du gouvernement."





Aujourd'hui, les Indiens, ce sont de vrais cow-boys !







Le 2 novembre, c'est la fête des défunts. A la cantine du coin, je rencontre Pedro, le medecin du pueblo et Vicente, l'obstétricien. Ils sont ici pour une période de un an et me racontent l'exercice de leur profession dans cette communauté pauvre du Pérou et dans les coins les plus reculés de la selva. Nous passons l'après-midi à discuter, avant de nous rendre ensemble au cimetière. Tout les villageois y sont réunis pour honnorer leurs morts, en venant partager avec eux, sur leurs tombes, ce qu'ils aimaient le plus, comme plats, alcools et musique ! C'est joli, il y plein de petites bougies partout. L'ambiance est joyeuse et festive. Certains sont même passablement éméchés, ayant abusés des présents apportés. Pedro m'enmène ensuite visiter l'hopital où il travaille avec son unique collègue. Le bâtiment est immense et flambant neuf, mais totalement vide. Pedro m'explique alors que Lagunas était, il y a quelques années, une plaque tournante du marché de la cocaïne. Mais le gouvernement a mis fin au traffic et, en contre partie de la perte économique pour les habitants, il a investi dans beaucoup d'infrastructures. Cette petite communidad est en train de se transformer en vraie ville. Très prochainement, elle sera le port le plus proche pour aller à Iquitos, remplacant Yurimaguas, et aussi la porte d'entrée privilégiée pour aller dans la Réserve Pacaya-Samiria.  Les hommes avancent, la forêt recule et, aujourd'hui, les Indiens, ce sont de vrais cow-boys !



mercredi 19 octobre 2011

En route vers la selva



Suite à mon expérience avec le cactus San Pedro, c'est comme une révélation. Je comprends que la plupart des gens ont tellement peur de mourir qu'ils en oublient de vivre. Je me réveille en réalisant que les seules choses qui compte dans la vie, ce sont : la nature, la création et le partage. Le reste : vains artifices de l' Homme pour fuir l'idée de sa propre disparition.



Cascade de Gocta, troisième la plus haute du monde



Après trois semaines passées dans les environs de la Cordillera Blanca, je décide de reprendre la direction de la Colombie, en empruntant la route qui passe par la forêt amazonienne. Mais il n'y a pas de bus entre Huaraz et Cajamarca. Je suis obligé de faire un détour par Trujillo, sur la côte de l'Océan Pacifique. C'est également le chemin de Lena et Tomas, qui projètent, quant à eux, d'aller en Equateur. Nous reprenons donc le bus ensemble, au travers de l'impressionant Cañon del Pato. La piste, en très mauvais état, semble suspendue à la falaise qui surplombe le rio Santa et notre véhicule plane parfois au dessus du vide. C'est très beau, mais il faut avoir le coeur bien accroché.







Dans le bus, je fais la connaissance de Sophie, une bretonne de 51 ans, qui se qualifie elle-même de hippie. Elle est partie depuis quatre mois et souhaite faire le tour du monde. Lena, Tomas et moi la suivons jusqu'à Huanchaco, une petite station balnéaire, près de Trujillo. Voilà trois mois que je ne suis pas redescendu en dessous de l'altitude des 2000 mètres et quatre que je n'ai pas vu la mer. Ça fait tout drôle. Je m'attends à trouver enfin un peu de chaleur tropicale, mais cette côte est encore sous l'influence du courant froid de Humboldt. Alors, malgré la présence des surfeurs, c'est pas vraiment Hawaï ! Il fait tout de même doux et l'étape n'est pas désagréable. On dirait les plages du nord de la France, à l'automne. Nous sommes hors de toutes saisons touristiques et le bourg est désert.



A l'auberge où nous logeons, nous rencontrons cependant quelques étrangers, forcément voyageurs au long cours. Il y a deux jeunes Suissesses, soeurs, Julie et Fany et un couple serbo-français, Yasmina et Didier. Le lendemain, nous partons tous ensemble visiter le site de Huacas de Sol y de la Luna. Nous formons à nous seul un vrai petit tour organisé ! C'est amusant de voir comme les voyageurs solitaires ont parfois un besoin instinctif de s'agraiger. Mais ce jour là, le principe est bon car notre petite troupe hétéroclite est très sympa. Nous voyons deux pyramides en adobe, construites entre le IIème et le VIIIème siècle de notre ère et découvrons un petit peu l'histoire de la civilisation des Moches (prononcé : motché). Le gardien du temple est un chien " péruvien pure race ", sans doute la plus hideuse création au monde, en tous cas on ne peut plus " Moche " !



Le jour suivant, nous flânons sur la plage. Ce sont les derniers moments que je passe avec Lena et Tomas. Après trois mois de voyage en commun, nous voulons prendre le temps de nous dire au-revoir. En les rencontrant, je n'aurais jamais imaginer que j'allais passer autant de temps avec eux, mais le voyage réserve tant de surprises... Nous avons vécu tellement de choses ensemble, que je me rends compte aujourd'hui qu'une véritable amitié est née. C'était sans doute le temps de partage minimum pour cela. C'est chouette ! On se quitte maintenant pour quelques temps, mais on espère se retrouver, un peu plus tard, en Colombie.



Vendredi 7 octobre, je prends finallement la direction de la selva. Je quitte Trujillo avec Sophie, Yasmina et Didier. Ils prennent la même route que moi qui traverse une nouvelle fois la Cordillière des Andes de part en part. Loin du tourisme de masse, nous passons par des endroits plus ou moins déserté et voyons défiler les coutumes vestimentaires, parfois originaux, de chaque pueblos.



A Cajamarca, nous passons une journée dans les Bains de l'Inca. Ce sont les thermes où s'est soigné le dernier Inca, Ataualpa, avant de tomber dans le guet-apens tendu par Pizarro, qui le fera ensuite égorger, sur la grande place, en 1533. Dans cette ville, je fais également une soirée mémorable avec Liz, la fille du propriétaire de l'hotel. Elle profite de l'absence de ces parents pour inviter ses amis et faire la fête, plus que de raison. C'est à la fois drôle et pathétique. Le jour suivant, je passe une partie de la nuit à discuter avec Christian, un jongleur de rue argentin, sur la route depuis six ans. A chaque nouvelle rencontre, je suis toujours aussi surpris de constater comme les relations entre les humains sont plus simples et plus spontanées en Amérique du Sud qu'en Europe.



Avec mes compagnons de voyage, je reprends ensuite la direction de l'Amazonie et je mets à profit les longues heures de bus pour commencer à apprendre à faire du macramé avec Sophie. On sait jamais, ça pourra toujours servir si je dois un jour me reconvertir en artesanos. A Chachapoyas, nous visitons les ruines de Kuelap et la cascade de Gocta, haute de plus de 700 mètres ! Nous sommes encore dans les montagnes, mais elles sont moins hautes que les précédentes, et le climat commence à se réchauffer franchement. Sophie nous quitte ici, car elle prends ensuite une autre route que nous, en direction de l'Equateur.


Yasmina, Didier et moi continuons à descendre vers la plaine amazonienne et, en arrivant à Tarapoto, nous découvrons enfin la vraie chaleur équatroriale. Il fait 35 degrés ! Adieu les chaussures, je passe les tongs ; j'échange mon pantalon contre un short ! Ici, c'est vraiment la "jungle". Au programme : plantes exubérantes et fruits colorés, cascades et gros insectes... Rien que les cigalles, elles ont la taille d'un briquet ! Et chaque soir, elles ne se privent pasd de le faire savoir, en annoçant, de manìère on ne peut plus tapageuse, le coucher du soleil.



Didier est venu jusqu'à cette ville, car il a pris contact avec le Centre Takiwasi, où il souhaite prendre de l'Ayauska. Cette liane, utilisée par les chamanes, a des propriétées curatives et halucinogènes. Pour ma part, depuis que je suis en Bolivie et au Pérou, j'ai entendu beaucoup d'histoires désastreuses, arrivées à des touristes en quête de ce genre d'expériences. Je suis très circonspects sur les bienfaits de cette plante, prise hors d'un contexte chamanique traditionel correctement encadré. Je suis à Tarapoto, uniquement, car c'est sur mon chemin pour aller à Iquitos. Par curiosité, j'accompagne cependant Didier. Le Centre Takiwasi ne correspond en rien à ce à quoi je m'attendais. Ce n'est pas un lieu pour touristes en mal d'émotions, mais une institution où sont soignés des toxicomanes ! Il y a aussi des séminaires ouverts aux personnes qui souhaitent approndir leurs connaissances sur les plantes médicinales de la selva. L'organisme, qui s'appuie aussi sur la foie chrétienne, se présente comme une structure intermédiare entre le chamanisme traditionel et la médecine occidentale. C'est passionant. Comme je fais toujours confiance à mon feeling, je change d'avis. Je réalise soudain que je suis au meilleur endroit qui soit pour expériementer l'Ayauaska pour la première fois. Je décide donc de rester à Tarapoto et d'attendre, quelques jours avec mes amis, de pouvoir rencontrer le responsable du centre. Voilà comment je me retrouve embarqué dans cette nouvelle aventure...


samedi 1 octobre 2011

Hatun-Machay : escalade et cactus San-Pedro



Loco-Jaco sous San-Pedro
(Les photos où je figure sont de Leen Roels ou de Tomas Van de Wiel )


Mercredi 28 septembre, Lena, Tomas et moi partons dans la Cordillera Negra. Nous passons trois jours dans le Refugio de Hatun-Machay. C'est une maisonette en pierre, totalement isolée, perdue au beau milieu des montagnes. Elle a été construite, il y a quatre ans, par Andreas, un escaladeur argentin. Elle héberge des grimpeurs du monde entier, qui viennent s'entrainer ici. L'endroit est un vrai paradis de l'escalade. Les possibilités sont immenses : blocs, falaises, dalles, failles, devers... Andreas a déjà équipé 400 voies dans le secteur et il projète d'en ouvrir cinq fois plus dans les années à venir. Non loin du refuge, plusieurs " forêts de pierres " émergent des vallées d'altitude. Ce sont de véritables labyrinthes de roche, formées de concrétions volcaniques, érodées par la pluie et le vent. Lors de ma première promenade, je me perds complètement dans l'une d'elle et mets une heure à retrouver le chemin de la sortie.




A notre arrivée, nous sommes les seuls hôtes du chalet. Trois jeunes moniteurs d'escalade vivent actuellement sur place. Il y a deux Péruviens : Jack et Jorge, un Américain du Colorado : Brian. Ils sont très " buenas ondas ". Leurs vies, complétement détachées des biens matériels, sont uniquement focalisées sur leur passion pour l'escalade. Ils donnent des cours le temps d'avoir juste assez d'argent pour aller grimper ailleurs, arpentant ainsi la Cordillère des Andes du nord au sud, au rythme des saisons. Lena, Tomas et moi faisons quelques voies avec eux et, le soir, ils nous font un petit concert improvisé au coin du feu. C'est un vrai bonheur de reprendre l'escalade, surtout ici, car la lave offre des prises étonnantes et variées. Le jour suivant, une dizaine d'autres escaladeurs de toutes nationalités débarquent : Français, Canadiens, Espagnols, Allemands, Israéliens, Libanais, Coréens... tous unis par le même plaisir de la grimpe.






Le paysage des environs est surprenant. C'est sans doute l'un des plus beaux endroits que j'ai vu depuis le début de mon voyage et certainement le plus mystique. Il se donne à voir comme un souvenir d'Eden perdu, comme une reminescence impromptue dans la réalité, d'une partie de notre mémoire universelle. On devine la Terre à sa création, quand seul l'inerte était en mouvement. Chaque rocher évoque la forme d'un être vivant. Et les " forêts de pierres " ressemblent à des hordes primitives, pétrifiées dans leur marche d'évolution. Sous ces rochers, il y a aussi des cavernes, dont certaines sont décorées de peintures rupestres, qui datent de 8000 ans avant notre ère ! Pourtant, personne ne semble s'y intéresser, il y a tant d'autres sites archéologiques au Pérou. Alors, seul au monde, on est libre d'imaginer les tribus de ces premiers hommes, arrivant pour chasser et décidant finalement de s'installer ici, tellement subjugués par la magie des lieux. Et, autour des cavernes, il n'est pas rare de trouver quelques fragments d'un objet préhistorique, prêt à rendre tangible n'importe quel rêve...




Hatun-Machay est de toute évidence le lieu idéal pour s'initier au San-Pedro. C'est un cactus halucinogène, utilisé depuis la nuit des temps par les différents peuples qui se sont succédés dans cette partie de l'Amérique du Sud. Sa consommation ne provoque aucune addiction mais est interdite en France. Au Pérou, son usage est courant et tout à fait légal. Le seul impératif est de prendre le San Pedro dans un endroit naturel et beau, avec des personnes qu'on ressent bien et à un moment où on se sent bien avec soi-même. Toutes ces conditions étant réunies ici, Lena, Tomas et moi décidons de nous jeter à l'eau. Après une journée de jeûn, un matin au réveil, nous buvons le jus de la plante sacrée. Tomas et moi avons une préparation dont on est sûr de la provenance. Mais nous n'avons que deux doses et Lena, jusqu'au dernier moment dubitative, boit finalement le jus d'une poudre à l'origine incertaine, achetée à un herboriste du marché de Cuzco. La solution est répugnante à absorber : la texture est gélatineuse, la couleur verdâtre et le goût amer est infect. Face au lever du soleil, pour abréger le supplice, nous descendons nos tasses d'un trait. Nous partons ensuite en direction de la " forêt de pierres " la plus proche, située à une quinzaine de minutes de marche du refuge. A peine arrivé, je commence à avoir mal au ventre. Je sens un poids de plus en plus lourd sur mon foie et je commence à vraiment ne pas me sentir très bien. Je ressens le besoin de m'isoler et demande à Lena et Tomas de me laisser seul. Je m'allonge sur le sol. Je me sens fiévreux, je respire avec difficulté, mon rythme cardiaque s'accélère et mon estomac bouillonne. Au bout d'un quart d'heure, j'ai l'impression que le mal s'estompe, alors je me relève. Mais je suis tout de suite pris de vomissements. Je ne m'inquiète pas car j'ai été prévenu qu'il est normal d'en passer par là. Mon estomac se vide d'un coup de tous ses malheurs et je me sens soudainement parfaitement soulagé de toutes mes douleurs. Pour m'en assurer définitivement, je fais quelques pas.




Autour de moi, il y a plein de petites choses qui scintillent. Je comprends que ce sont les petites particules de quartz qu'on trouve habituelement à la surface des roches. Mais celles-ci brillent comme mille étoiles ! Toutes les couleurs aussi m'apparaissent soudainement plus profondes, plus riches, plus intenses, plus tangibles. Je vais m'installer un peu plus loin, au creux d'un rocher qui me semble sympathique. Le desert de pierre dans lequel je suis est normalement silencieux, mais j'entends maintenant tous les bruits de cette nature discrète. Je suis surpris par le froissement de l'air provoqué par les ailes d'un oiseau passant à une cinquantaine de mètres de là ou par le bruissement d'un insecte qui cherche sa route entre les brindilles. Le vol d'une mouche près de moi fait maintenant autant de bruit qu'un avion de chasse ! Au loin sur la montagne, je distingue une brebis blanche isolée. Sa silhouette se découpe parfaitement et je la vois aussi précisément que si elle était à deux pas. Tous les détails auxquels on ne prête jamais attention deviennent hypers présents, comme si je regardais le monde au travers d'une loupe grossissante. J'ai l'impression que c'est la première fois de ma vie que je vois et j'entends l'univers qui m'entoure. En fait, tous mes sens se trouvent soudainement décuplés. Le spectacle est magnifique et je ressens un profond bonheur à admirer la beauté de la nature, tel un aveugle qui retrouverai la vue.




Après un certain temps, dont j'ai perdu la notion, je me lève pour aller rejoindre mes compagnons. Le paysage est vibrant, coloré, brillant. Les montagnes ondulent. Chaque rocher se découpe avec une précision incroyable sur l'arrière-plan, à la manière d'un décor de théatre. Je retrouve Lena et Tomas, installés sur un promontoire, qui jouit d'une vue incroyable sur les vallées environnantes. Quand je vois Tomas, nous tombons dans les bras l'un de l'autre : " How do you feel ? Is it working for you ? " Nous nous comprenons au premier regard : " Do you see what I see ? It's amazing ! " Tomas et moi essayons de mettre des mots sur ce que nous voyons. Lena, pour sa part, ne ressent rien. Elle n'a pas vomi et a juste mal au ventre. Le San-Pedro qu'elle a pris, différent du notre, est apparement de mauvaise qualité et sans effets. Le ciel, venteux et rempli de petits cumulus, alterne les éclaircies. Les nuages défilent à grande vitesse et cela modifie sans cesse les couleurs du paysage, comme dans un caléïdoscope. Tomas me dit : " Regarde ces nuages, on voit tous les cristaux de glace à l'intérieur. Et là, ces lignes, ces structures dans le ciel, c'est tout le plan de l'univers. Vois ce rocher, je comprends comment est construit sa matière à l'intérieur. " Je réponds : " Oui, tout n'est que vibrations dans ce monde, il n'y a pas de frontières entre l'inerte et l'animé. " Nous ressentons à quel point l'homme fait partie d'un tout, sans limites, entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, en plein harmonie avec le cosmos. Sur le rocher où nous sommes posés, je vois des dessins figurants des inscriptions sacrées : " Cette pierre, je suis sûre que c'était un calendrier pour les peuples qui vivaient ici à la préhistoire. Regarde, tu vois, là ? " Tomas comprend mais Lena ne voit rien. Elle nous regarde en souriant. Je plonge alors dans une mousse et me perds, un temps infini, dans cette forêt miniature. Je répète : " Que c'est beau ! Que c'est beau ! " Tomas et moi ne vivons plus que dans l'instant présent, avec la vue acérée et innocente que possède notre part d'animalité. A un moment, j'ai faim. Je mange une pomme et quelques fruits secs : un délice ! " J'ai rarement mangé des fruits si bons ! " Nous éclatons de rire. Puis, je suis allongé sur un rocher, je le sens respirer. Je sens la chaleur de ce corps et je caresse longuement cette peau grise et douce. J'ai l'impression d'être sur le dos d'une immense baleine en mouvement. Je ressens toute la vie qui anime cette roche et l'amour qu'elle dégage. C'est bon et je finis par littéralement tombé amoureux de cette dalle. C'est un instant d'éternité qui dure certainement plusieures heures. Jusqu'au début de l'après midi, nous restons ainsi, sans trop parler, en pleine contemplation, en pleine béatitude, devant tant de beauté, en pleine harmonie avec cette nature, dont nous sommes les fruits. Comme une simple écume de la vague.




Puis les effets du San-Pedro se font plus doux, moins visuels. Je me relève. Je me sens rechargé en énergie, profondément bien, dans mon corps et dans l'univers qui m'entoure. Seuls les quartz continuent à briller toujours aussi vivement. J'en ramasse un. Je l'examine. Il me semble pur comme un diamant. J'en trouve un deuxième. Et puis, au bout d'un moment, nous nous retrouvons tous les trois à quatre pattes, en train de chercher de minuscules morceaux de quartz. Comme des enfants, on cherche celui qui sera le plus transparent et le plus gros : " Regarde celui là comme il est beau ! " Et cela dure des heures sans que nous nous lassions un seul instant. Nous finissons par en avoir des centaines. Nous vivons dans un éternel présent, en pleine naïveté, sans perspectives, sans désirs, sans comptes et sans calculs... En fin d'après-midi, Lena nous signale qu'il est déjà 17h00. Voilà dix heures que nous sommes en extase au même endroit, on aurait dit dix minutes ! La mescaline du San-Pedro s'est presque dissipée et la réalité nous ratrappe. Nous souhaitons rentrer le soir même à Huaraz et reprenons mollement, non sans une certaine nostalgie, le chemin du refuge.




De retour à Huaraz, mes sens sont toujours à fleur de peau. Je suis encore très sensible aux bruits et aux lumières. La ville m'agresse. A peine arrivé à l'auberge, je vais me coucher. Je souhaite garder encore un peu l'énergie du San Pedro, qui sait dans mes rêves, et éviter que la réalité n'abîme trop vite ses bienfaits. Le lendemain, tous les effets ont disparus et je ne ressents aucun désagrément secondaire. Je me sens même parfaitement bien, reposé, porté par un nouveau bien-être. Je retiens seulement de la veille une expérience extraordinaire, presque d'odre mystique, mais encore difficile à définir.